Les différentes approches de la lutte contre la malnutrition
Un article de l'association Antenna Technologies
D’abord quelques rappels …
Contrairement à une idée très répandue, la malnutrition ne dépend pas simplement du fait qu'une personne puisse ou non satisfaire son appétit. Un individu qui mange suffisamment pour calmer sa faim peut néanmoins être malnutri. La malnutrition est un phénomène largement invisible : les trois quarts des enfants qui meurent de causes liées à la malnutrition sont affectés de ce que les spécialistes appellent malnutrition modérée et légère et ne présentent aucun symptôme aux yeux des observateurs.
La différence entre famine et malnutrition est donc de taille : la famine est la rupture absolue de nourriture pour des populations entières, tandis que la malnutrition est le déséquilibre de la ration alimentaire en quantité ou/et en qualité. La malnutrition est donc un mal pernicieux entrainant une augmentation du taux de la mortalité notamment infantile, ainsi que des retards dans la croissance physiologique et dans le développement intellectuel de l’enfant. C’est réellement un obstacle majeur au développement.
850 millions de personnes dans le monde souffrent de malnutrition, principalement en Afrique et en Asie et 10 millions d’entre elles meurent chaque année de malnutrition ou de ses conséquences.
Première approche : l’apport de produits exogènes
Une première approche consiste à apporter, de l’extérieur, aux populations qui en ont besoin, les compléments alimentaires permettant de corriger les carences alimentaires dont elles souffrent : capsules de vitamine A, complexe multivitaminé, kit alimentaire prêt à l’emploi, etc … Si une telle approche se justifie dans les cas d’urgence ou de crise ponctuelle grave, elle ne permet pas du tout aux populations concernées de se prendre en main. Au contraire, cette approche accroit leur dépendance et ne résout absolument pas le problème de la malnutrition sur le long terme.
Deuxième approche : la production locale
Il tombe sous le sens qu’un complément alimentaire produit localement et apportant aux populations concernées les micronutriments qui lui manquent répondra infiniment mieux à la question posée : comment lutter contre la malnutrition et améliorer durablement la situation nutritionnelles des PVD. Des solutions de ce type existent et ont été mises en œuvre notamment en Afrique … même si, faute de moyens et de soutien, leur impact est encore insuffisant pour permettre une éradication pure et simple de malnutrition. L’exemple de la spiruline (voir annexe 1) est emblématique de cette approche.
Maitrise technique et transfert de savoir faire
Une production locale, quelle qu’elle soit implique la maitrise de la technique de cette production. Lorsqu’il ne s’agit pas d’une production traditionnelle du pays concerné, cela veut dire transfert de savoir faire.
C’est précisément l’un des rôles d’Antenna Technologies, ONG franco-helvétique qui s’est notamment donné pour objectif de promouvoir et de diffuser le plus largement possible la culture de la spiruline comme outil endogène de lutte contre la malnutrition : former et accompagner leurs partenaires du sud afin qu’ils acquièrent la maitrise des techniques de production leur permettant de devenir autonomes le plus rapidement possible.
Avant cela, il a fallu mener un processus d’adaptation des techniques mises en œuvre …
Adaptation technologique
Tout n’est pas nécessairement transposable d’un pays à l’autre : les compétences et les approches sont différentes, les ressources et les moyens disponibles ne sont pas les mêmes.
Dans un premier temps, Antenna Technologies s’est donc d’abord efforcée d’adapter la technique de production de la spiruline au contexte et à l’environnement technique et culturel des pays où elle comptait promouvoir cette culture, l’objectif étant que la méthodologie proposée soit facilement assimilable par les futurs exploitants et que l’essentiel des besoins de l’unité de production tant en matériel qu’en intrants, soient couverts localement.
Donnons quelques exemples :
On l’aura compris, l’objectif est de recourir le plus possible aux ressources locales. Ce sont par exemple des artisans locaux qui vont fabriquer les séchoirs, les pressoirs et les agitateurs (voir photos en annexe 2).
Mais soyons honnêtes, dans les pays de l’Afrique subsaharienne que nous connaissons bien, nous ne sommes pas arrivés au 100% local. Nous sommes malheureusement obligés de recourir à quelques équipements importés comme par exemple : les appareils de laboratoire, certains tissus « techniques » tels que le tissu servant à la récolte par filtrage (tissu de sérigraphie) ou bien encore les panneaux solaires si nous choisissons une alimentation électrique photovoltaïque.
Distribution de la spiruline / Nécessité d’actions de formation / information / sensibilisation
Bien maitriser les techniques de production de la spiruline ne suffit pas, il faut également en maitriser la diffusion. Cette diffusion auprès de populations qui ne la connaissent pas et n’ont jamais eu la spiruline dans leurs habitudes alimentaires est en fait la tâche la plus difficile et la plus délicate qui attend le porteur d’un projet de spiruline. Cela nécessitera en effet de nombreuses et assez lourdes actions de formation, information, sensibilisation afin de faire admettre la spiruline dans le quotidien des populations qui en ont le plus besoin.
Annexe 1 : Qu’est-ce-que la spiruline ?
Les spirulines, cyanobactéries consommées depuis des siècles par certaines populations, sont l'objet d'une redécouverte depuis quelques années. Autrefois classées parmi les "algues bleues-vertes", elles ne sont pas à proprement parler des algues, même si par commodité on continue à les désigner comme telles. Elles croissent naturellement dans les eaux alcalines de certains lacs, en zones chaudes.
C'est d'abord leur impressionnante teneur en protéines (entre 50 et 70% de son poids sec), ainsi que leur vitesse de croissance, dans des milieux totalement minéraux, qui ont attiré l'attention des chercheurs, comme des industriels.
Au cours d'analyses plus approfondies, nombre de points particulièrement intéressants sur le plan nutritionnel sont apparus: composition protéique équilibrée, présence de lipides essentiels rares, de nombreux minéraux ou encore de vitamine B12 et de provitamine A.
Consommée quotidiennement à raison de 1 à 5 grammes par jour, la spiruline améliore grandement les programmes de renutrition classiques, ainsi que l’ont prouvé des essais cliniques en Inde, à Dakar et en Centrafrique.
Une très bonne digestibilité : Tandis que l'intérêt suscité par d'autres micro-organismes s'estompe quelque peu devant des problèmes comme la digestibilité ou la teneur en acides nucléiques, la spiruline semble actuellement l'une des meilleures solutions pour la production simple d'un complément alimentaire de haute qualité.
Contrairement à d'autres micro-organismes proposés comme sources de protéines (levures, chlorelles,...) la spiruline ne contient pas de parois cellulosiques. Ce fait explique la très bonne digestibilité des protéines de la spiruline simplement séchée : 83 à 90%.
Une excellente salubrité : Mentionnons aussi que les conditions extrêmes (salinité et pH) dans lesquelles la spiruline se développe assurent l'hygiène des cultures, car bien peu d'autres micro-organismes sont capables de survivre dans de telles conditions.
L’acide g-linolénique : La spiruline peut être considérée comme une des meilleures sources connues d' acide g-linolénique, après le lait humain et quelques huiles végétales peu courantes (huiles d'onagre, de bourrache, de pépin de cassis et surtout de chanvre).
La présence d'acide g-linolénique est à souligner du fait de sa rareté dans les aliments courants et de sa haute valeur alimentaire présumée. Cet acide gras est un précurseur de médiateurs intervenant dans les processus anti-inflammatoires et immunitaires.
Provitamine A (b-carotène) : On trouve entre 700 et 1700 mg de b-carotène et environ 100 mg de cryptoxanthine par kilo de spiruline sèche, ces deux caroténoïdes sont convertibles en vitamine A par les mammifères. Comme les besoins en vitamine A sont estimés chez l'adulte à moins d'un mg par jour, un à deux grammes de spiruline suffisent largement à les satisfaire.
Des études cliniques ont démontré l'excellente utilisation des caroténoïdes de la spiruline chez l'humain.
Vitamine B12 : Il faut souligner la teneur exceptionnelle en vitamine B12 (cobalamine), qui est de loin la vitamine la plus difficile à obtenir dans un régime sans viande, car aucun végétal courant n'en contient. La spiruline en est quatre fois plus riche que le foie cru, longtemps donné comme meilleure source.
La carence en vitamine B12 (anémie pernicieuse) provient soit d'un défaut d'apport (cas de régimes végétariens stricts) soit d'un défaut d'absorption. Il semble d'autre part que certains états pathologiques entraînent systématiquement une déficience en vitamine B12, c'est le cas des infections à VIH menant au SIDA.
Minéraux et oligo-éléments : Les minéraux spécialement intéressants dans la spiruline sont : le fer, le magnésium, le calcium, le phosphore et le potassium.
La très haute teneur en fer est à souligner doublement, du fait que les carences en fer sont très répandues (anémies), surtout chez les femmes enceintes et les enfants et que les bonnes sources alimentaires de fer sont rares. Par comparaison les céréales complètes, classées parmi les meilleures sources de fer, n'en contiennent que 150 à 250 mg/kg. De plus, les suppléments de fer donnés sous forme de sulfate ferreux peuvent poser un problème de toxicité et sont souvent responsables de diarrhées. De leur côté, les céréales contiennent des composants qui limitent fortement la bio-disponibilité de leur fer. Dans le cas de la spiruline, la bio-disponibilité du fer a été démontrée tant chez le rat que chez l'homme.
Calcium, phosphore et magnésium sont présents dans la spiruline en quantités comparables à celles trouvées dans le lait. Les quantités relatives de ces éléments sont équilibrées, ce qui exclut le risque de décalcification par excès de phosphore. Notons que les régions aux sols pauvres en magnésium sont courantes et provoquent chez les populations qui les habitent, des syndromes de carences comprenant des troubles cardio-vasculaires et nerveux.
Un organisme relativement facile à cultiver : Le rendement de la spiruline est élevé (entre 6 et 10 grammes de produit sec par jour et par m²). Cultivée de manière très simple, elle apparaît particulièrement adaptée aux pays en voie de développement.
Pour cultiver la spiruline, il suffit de construire des bassins. La culture se fait dans un milieu simple, à constituer à partir d’engrais disponibles dans les grandes villes. La récolte peut être quotidienne, et commencer rapidement après l’ensemencement des bassins. Généralement la première récolte à lieu un mois et demi après le lancement de l’exploitation.
La technique de récolte est simple, puisqu’il s’agit d’une filtration du milieu de culture. Le produit de filtration est ensuite séché durant la journée et conditionné en fin d’après midi.
En poudre, la spiruline peut être ajoutée aux aliments traditionnels. Facile d’utilisation, la spiruline est d’autant mieux acceptée que les femmes voient vite la santé de leurs enfants s’améliorer.
Le milieu de culture est en théorie valable indéfiniment. Si relative soit cette théorie, il est en effet inutile de le changer fréquemment : un ajout régulier de certains éléments consommés, à la mesure des récoltes, suffit à alimenter le stock d’algues et à ce qu’il se reproduise. En cela aucun apport d’eau n’est nécessaire, excepté pour compenser l’évaporation.
De fait, la spiruline s’est révélée à la fois un très bon outil de lutte contre la malnutrition et un excellent vecteur de développement par la création des emplois que génère sa production.

Annexe 2 : quelques exemples de « localisation »
Une source locale de carbone : le natron (bicarbonate naturel)
Système de récolte (seul le tissu blanc est importé) 
Séchoir mixte solaire / gaz (fabrication locale)
Roue à aube d’agitateur (fabrication locale)
pressoir (fabrication artisanale)